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Interview David Diamond

"La réduction de la corruption contribue à placer les entreprises sur un pied d'égalité"

La corruption fausse la concurrence. C’est la raison pour laquelle un nombre croissant d’entreprises et d’autorités politiques rejoignent un mouvement de lutte contre la corruption. L’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives, ITIE, est soutenue par Allianz. David Diamond, d’Allianz Global Investors représente plus de 80 investisseurs institutionnels au Conseil d’administration de l’ITIE.

M. Diamond, le G20, le G8, les Nations Unies et la Banque Mondiale soutiennent tous l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE). Le sujet semble constituer une priorité...

David Diamond : Et pour cause. Certains des pays les plus riches en ressources naturelles sont également à la traîne en matière de développement économique. De nombreux gouvernements tendent à privilégier la seule exportation de ces ressources, au lieu de chercher à promouvoir une économie robuste et diversifiée. La corruption et les erreurs de gestion sont souvent très répandues, au profit principalement du haut de la pyramide politique et commerciale. En conséquence, sur les 3,5 milliards de personnes qui vivent dans des pays riches en ressources naturelles, très rares sont ceux qui bénéficient de ces richesses. C’est un paradoxe majeur à l’ère de la mondialisation, et c’est précisément ce que l’ITIE entend changer.

Ces intérêts qui concentrent les richesses semblent très ancrés. Comment l’ITIE envisage de changer ces comportements ?

En définissant un standard mondial simple, l’ITIE vise à promouvoir la transparence des pays exportateurs et des industries extractives dans de nombreux secteurs, de l’extraction de l’or à la production de pétrole. Les gouvernements qui mettent en œuvre l’Initiative (actuellement au nombre de 39) sont tenus de publier les revenus perçus, et les entreprises qui opèrent dans ces pays doivent publier leurs paiements. Les données sont croisées par un auditeur, dans le cadre d’un processus suivi au niveau national et international, via une approche multipartite. Les flux d’argent peuvent dès lors être suivis, tant en ce qui concerne leurs montants que leur destination. Dans la durée, la gouvernance devrait s’améliorer grâce à une responsabilité accrue des différentes parties. À terme, cette démarche profite à l’ensemble des parties prenantes, dont les entreprises et leurs actionnaires, composés d’investisseurs tels que nous.

En quoi est-ce un sujet essentiel pour les investisseurs institutionnels ?

La demande de ressources naturelles non renouvelables devrait fortement augmenter au cours des prochaines décennies. La population mondiale ne cesse de croître, entrainant une hausse de la consommation d’énergie à travers le monde, tandis que la part des économies émergentes dans le PIB mondial pourrait doubler au cours des prochaines années. Le secteur de l’énergie, pétrole et gaz, mais également les industries métallurgiques et minières constituent une partie significative des portefeuilles des grands investisseurs institutionnels, et contribuent fortement au couple rendement/risque de leurs investissements. Une meilleure transparence sur les paiements et les revenus peut contribuer à réduire le profil de risque à long terme des pays concernés ainsi que des entreprises qui y exploitent leurs activités.

Si le potentiel de croissance est aussi élevé, quel est le problème ?

Le problème est lié au fait que les industries extractives sont fortement consommatrices de capital et d’investissement sur un horizon de long terme. Ces entreprises doivent pouvoir compter sur un environnement économique et opérationnel stable et sûr. Par conséquent, il est dans l’intérêt de ces entreprises de réduire les sources d’instabilité politique, économique et sociale, fruits d’une mauvaise gouvernance, et notamment de la corruption. L’ITIE peut contribuer à réduire ces risques dans l’intérêt des entreprises et des investisseurs, en améliorant la stabilité et la visibilité des performances à long terme.

En quoi cela profite-t-il aux entreprises ?

La réduction de la corruption contribue à placer les entreprises sur un pied d’égalité, dans la mesure où toutes les entreprises qui effectuent des paiements significatifs au profit d’un pays couvert par l’ITIE sont tenues de le déclarer. Cela concerne à la fois les entreprises étatiques et les entreprises chinoises qui opèrent au sein des pays de l’ITIE. Ces dernières opposent une concurrence de plus en plus musclée aux grandes multinationales traditionnelles pour tenter de garantir leur accès aux ressources nécessaires pour soutenir le développement rapide de leur marché domestique. Les entreprises devront y réfléchir à deux fois avant de traiter avec des gouvernements opaques et mal gérés, du fait du risque d’image pour ces entreprises d’être accusées de soutenir un régime corrompu. Une telle situation pourrait remettre en cause leur activité, tant au niveau local que national, et les rendre plus vulnérables à l’insécurité et aux conflits locaux. Elles pourraient même voir leurs perspectives commerciales compromises au sein même de ces marchés. La transparence en matière de paiement peut contribuer à lutter contre la corruption à l’étape de l’appel d’offres et, par conséquent, améliorer l’accès à ces ressources.

Avez-vous commencé à observer un changement dans les comportements ?

Oui, en effet. L’ITIE a été lancée en 2002. Sur les 39 pays qui mettent actuellement en œuvre l’ITIE, 23 pays ont satisfait toutes les exigences et sont actuellement conformes. Les 16 pays candidats restants suivent actuellement un processus sur plusieurs années qui leur permettra de se mettre en conformité avec les principes de l’ITIE. Sur le front des entreprises, près de 80 des principaux groupes pétroliers, gaziers et miniers du monde ont choisi de soutenir l’initiative.

Les marchés financiers reconnaissent-ils une valeur au label ITIE ?

Nous observons des signes dans ce sens. Par exemple, le Sovereign Government Rating Methodology and Assumptions de S&P intègre une note « politique ». Cette note tient compte de « la transparence et de la fiabilité des institutions, des données et des processus » qui reflètent la perception du niveau de corruption au sein du pays. En outre, l’agence de notation Fitch a relevé la notation de crédit de l’Azerbaïdjan aux motifs qu’il s’agit « du premier pays à être en parfaite conformité avec l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE) ». Nous interprétons ces avancées comme le signe qu’un engagement à mettre en œuvre l’ITIE contribue à l’amélioration de la notation de crédit d’un pays sur le long terme. À mesure que la notation de crédit de ces pays augmente, la part de la dette émergente des pays ITIE dans les portefeuilles obligataires des investisseurs augmente également. En ce qui concerne les entreprises membres, l’ITIE contribue également à renforcer leurs perspectives de performance.

Vous codirigez la division environnementale, sociale et de gouvernance (ESG) chez Allianz Global Investors (AllianzGI). En dehors de sa présence au Conseil d’administration de l’ITIE, quels sont les autres engagements d’AllianzGI dans ce domaine ?

AllianzGI participe à plusieurs initiatives ESG à travers le monde. La plus globale est notre adhésion aux PRI des Nations Unies (Principes pour l’Investissement Responsable), que nous avons signés pour la première fois en 2007. Dans le cadre du respect de ces principes, notre groupe s’engage à intégrer des critères ESG sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’investissement. Par exemple, nous intervenons auprès des dirigeants politiques pour promouvoir une prise en considération des problématiques ESG dans le cadre des évolutions réglementaires, telles qu’une transparence accrue des marchés financiers. Si toutes les entreprises cotées devaient respecter un cadre commun en matière de reporting ESG, l’impact serait significatif sur le succès à long terme des investissements. Nos engagements auprès de l’ITIE et de l’initiative « bourse durable », qui découle des PRI, illustrent parfaitement notre démarche en la matière.

Vous décrivez l’engagement ESG auprès des autorités réglementaires. Qu’en est-il des entreprises avec lesquelles vous travaillez ?

Dans le domaine de l’engagement auprès des entreprises, nous cherchons de plus en plus souvent à aller au-delà d’un simple échange visant à alimenter notre travail de recherche. Dans un souci de réduction des risques, nous encourageons activement les entreprises à améliorer leur performance ESG, afin de renforcer leurs perspectives commerciales à long terme. À cet égard, nous prenons part à des groupes de travail formés par des investisseurs dédiés, notamment à l’exploitation durable de l’huile de palme ou à l’amélioration des conditions de travail dans les usines et ateliers de confection au Bengladesh, suite aux catastrophes en série qui touchent le pays. Nos activités d’engagement sont développées sur la base d’une recherche ESG rigoureuse et approfondie, contribuée par notre équipe ESG interne codirigée par ma collègue, Bozena Jankowska, pour la partie recherche, et moi-même pour la partie engagement et gouvernance.